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Littérature érotique

Les mots sans voix qu'on s'dit avec les doigts - Partie 1

Publié le 5/6/2025

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C’est un soir d’ennui chaud, ce genre de soir où la ville décolle sa peau des murs, et moi, la mienne de mes draps. L’écran phosphorescent du Minitel attend que je choisisse un pseudonyme, un désir. Je tape marée-basse75. Je me dis qu’il lira peut-être marée pour les vagues, basse pour le ton, le registre, pour ce qui se joue sous la ligne visible.

Il s’appelle Théo. Journaliste à Marseille. Il me parle de ses nuits entre deux bouclages, des odeurs d’encre fraîche, de ses doigts tachés, et de ses insomnies. On commence à se parler de ce qu’on ne dirait jamais à voix haute.

— Tu dors nue ?

— Ça dépend. Des fois je porte un simple tee-shirt, je suis frileuse des épaules.

Il rit. Il dit que ça lui plait. Que ça l’excite d’imaginer me déshabiller mot après mot. Il veut savoir comment je respire quand je me touche. Ce que je retiens. Ce que j’invente.

De fil en aiguille, les touches du Minitel deviennent trop lentes. Alors il me donne son numéro. Il a une voix grave, un peu rocailleuse, du sel et du sud dedans. Une voix qui me traverse jusqu’à l’intérieur des cuisses.

2

La première nuit au téléphone, j’ai quitté mon lit pour le parquet. Il grince sous mes mouvements, comme s’il voulait prendre part à la conversation. J’ai branché le fil long, celui qui me permet d’arpenter la pièce, nue, un pied après l’autre, en équilibre entre le frisson et l’abandon.

— Tu fais quoi, là, Marie ?

— Je marche. J’ai les seins nus et les jambes moites. Le parquet colle un peu.

— T’as chaud

— J’ai envie. C’est pas pareil.

Il grogne doucement. J’entends le froissement de ses draps, l’écho d’un soupir, quelque chose qui se déplace de son côté de la ligne.

— Dis-moi ce que tu veux que je te fasse.

Je m’arrête. Je ferme les yeux. J’imagine sa main sur ma nuque, son souffle à l’oreille.

— Je veux que tu viennes derrière moi. Que tu ne dises rien. Juste ta main, là, sur le creux, tu sais…

Il sait.

La nuit s’étire. Une nappe de mots et de soupirs, une traînée de fièvre qui ne veut pas retomber. À chaque silence, on croit que c’est fini. Et puis non. Une phrase relance tout. Une phrase comme un ongle dans le dos, un murmure dans la bouche.

— T’es encore là ?

— Toujours. T’as bougé ?

— J’ai juste glissé un doigt entre mes cuisses. C’est chaud. C’est plein de toi.

Il gémit cette fois. Pas un cri. Un son fêlé, contenu. Je voudrais me glisser dans le combiné pour l’entendre plus fort.

3

À cinq heures, je suis en sueur, épuisée, mais le ventre toujours à l’affût. J’ai le goût du cuivre sur la langue. L’aube rosit la fenêtre, mais je n’ai pas sommeil. Pas encore.

— Tu tiens encore ?

— J’ai plus de voix, mais je bande toujours.

— Je veux que tu m’écoutes. Je vais te dire ce que je ferai quand on se verra.

Je me suis étalée sur le sol, dos collé au parquet. Il est tiède, presque humain.

— Tu sais quoi ? Je veux jouir dans ta voix. Pas besoin de toi en entier. Juste ça. Juste ta voix, là, dans ma gorge.

4

Il est plus de six heures quand j’entrouvre la fenêtre. L’air frais du matin mord mes chevilles, la ville reprend ses bruits. Un camion de livraison, un volet qui claque, un chien qui aboie au loin. Et lui, toujours là.

— Tu veux dormir, Marie ?

— Non. Je veux encore t’entendre. Tu peux ?

Il prend une inspiration longue, un souffle qui traverse tout mon corps.

— Je veux te lécher comme on récite un poème. Lentement. Avec la langue et les yeux. Tu m’entends ? Je veux que ton clitoris porte mon prénom.

Je ris, à peine, juste assez pour ne pas rompre le sortilège.

— C’est déjà le cas. Chaque fois que j’appuie, c’est toi.

Je me suis glissée entre mes draps. L’humidité de mes cuisses s’infiltre jusque-là. Je n’ai plus de mot pour nommer ce que je ressens. Juste des images. Des paysages intérieurs. Son corps au bord du mien, sa bouche à la place de mes doigts.

— T’as encore envie, toi ?

— J’ai mal tellement j’ai envie. C’est devenu une brûlure.

— T’as les mains où, là, Théo ?

— L’une serre le combiné. L’autre… t’es sûre de vouloir le détail ?

— Dis-moi tout. Même ce que tu dis d’habitude à personne.

Silence.

Puis sa voix revient.

— Je me branle en pensant à ta voix quand tu jouis. Je veux que tu cries. Pas fort. Juste assez pour que ton voisin se demande si t’es seule.

5

Les oiseaux ont commencé à chanter. Je ne reconnais pas leur langage. Il me semblent plus lents, comme s’ils avaient compris la cadence de notre nuit.

— Tu dors ?

— Je rêve tout haut. Et toi ?

— J’ai l’impression qu’on s’est déjà touchés. Que ta peau a la forme exacte de mes paumes.

Je ferme les yeux. L’aube se faufile jusqu’à moi. Elle caresse mon visage avec la même douceur que sa voix.

6

La nuit d'après, le téléphone sonne à 23h47. Je suis déjà nue sous une couette fine. Dès le premier souffle, je reconnais sa présence. Il ne dit rien, pas tout de suite. Il me regarde, de l’autre côté de la ligne.

- Marie ?

- Dis-moi ce que tu veux ce soir. Pas de détour. Pas de phrases jolies. Va droit au but.

Un silence bref, tendu comme un muscle prêt à rompre.

- Je te veux debout, de dos. Ma main dans ta nuque. Je veux que tu t’appuies sur moi. Que tu tombes si je te lâche.

Je gémis à peine. Le son est étouffé par le coussin que je coince entre mes cuisses.

- Je l’écrase contre moi. Je veux que ce soit toi. Là. Enfoncé.

Sa voix se fait grave, abîmée par le désir.

- Frotte-toi. Je veux que la housse s’imprègne de toi. Que demain, tu retrouves l’odeur, les plis. Que ton oreiller dise mon nom.

Je remonte mes genoux contre ma poitrine, cambre le bassin. Le tissu râpe mon clitoris. J’ai chaud. Mes doigts se faufilent.

- Continue. Dis-moi.

- Je te lèche lentement, Marie. Je prends mon temps. Je t’ouvre. Je te dévore. Ma langue trace ta géographie. Je t’apprends par cœur.

Je suis au bord. L’air me manque. Mon corps réclame une fin qui ne vient pas.

- Encore. Dis mon prénom comme si tu venais. Là. En moi.

- Marie. Marie. Marie…

Chaque syllabe pulse. Mon ventre se tend, mes hanches battent contre le vide. Je viens contre ma paume. Fort. Longtemps. Comme une réponse qui n’en finit pas.

7

Le silence s’installe. Il est épais, vibrant. Ni lui ni moi ne parlons. On écoute le souffle de l’autre comme on goûte une peau après l’amour. Tout s’est rétréci au fil du téléphone. Plus rien n’existe. Juste lui. Juste moi. Suspendus.

- Tu dors ?

- Non. Je te regarde les yeux fermés.

- Moi, je t’imagine au bord du lit. Encore dur. Encore là. Tu me veux encore ?

- J’ai jamais cessé. Tu creuses un vide que je veux remplir. Encore. Et encore.

Je ne bouge pas. Mon corps flotte entre deux rives. Mes jambes sont engourdies, mon ventre encore traversé de spasmes. Et pourtant, l’appel revient. À peine redescendue, je le sens : c’est reparti. Une lente remontée. Une faim nouvelle. Inépuisable.

- Théo ?

- Je t’écoute.

- Dis-moi que tu me regardes. Que tu me vois vraiment.

- Je vois tes seins, encore agités. Tes lèvres entrouvertes. Je vois ta main, celle que tu n’as pas encore utilisée.

Je ferme les yeux. J’y suis. Couchée sur le dos. Une main encore tremblante, l’autre à l’affût. Tout est prêt.

- Tu vas te toucher doucement, Marie. Pas pour venir tout de suite. Pour rester. Pour prolonger.

J’obéis. Je glisse à peine deux doigts, juste là, à la frontière. Je retiens. Je retiens tout. Il respire fort maintenant. Sa voix descend d’un cran.

- Je veux que tu imagines ma bouche. Ma langue plate, lente, précise. Je veux que tu m’appelles par le souffle.

Je laisse ma main devenir sa bouche. Je caresse. Je trace. Je reviens. Je recommence. Je m’ouvre lentement, comme une fleur tardive. Tout est lent. Tout est concentré.

- Tu fais quoi, Théo ?

- Je me tiens au bord. Je serre fort. Je veux durer. Je veux que tu viennes d’abord. Lentement. Que tu glisses sur moi comme un orage qui ne tombe pas.

J’ouvre les cuisses. J’y place un silence. Je respire par saccades. Une larme me coule sur la tempe. Ce n’est pas de la tristesse. C’est de la brûlure. Une joie désespérée.

- Continue. Je suis là. Je suis à toi. Encore.

- Dis-moi ce que tu sens.

- Je sens ta langue. Tes paumes. Je sens ton torse. Je sens ta queue me chercher, frapper à l’entrée. Je sens que je suis prête. Que je vais exploser, mais que je veux tenir encore.

Je tremble. Pas de froid. De tension. De beauté. De trop-plein.

- Marie. Tu peux y aller. Je suis là. Je suis en toi.

Je bascule. Je viens dans un cri, contenu, nocturne. Une vague lente, une houle douce. Un feu qui ne détruit pas mais éclaire.

8

Il est presque six heures. Je suis allongée, nue, les draps enroulés autour de mes chevilles. Mon téléphone me chauffe la joue. On ne parle plus. On respire l’un dans l’autre, comme deux bêtes fatiguées après la course.

Puis, sa voix revient. Plus basse. Plus pleine.

- Marie… il faut qu’on se voie.

Un frisson me traverse. C’est si simple. Et si risqué. Le fantasme a ses murs. Sa douce obscurité. La lumière du jour pourrait tout fissurer.

- Tu veux vraiment ?

- Je ne peux plus faire autrement.

Je me redresse, lentement. Mes muscles me tirent, souvenir des secousses. Mes jambes sont douloureuses, mes reins encore pleins de lui.

- On se connaît par la peau des mots. Tu crois qu’on se reconnaîtra par la vraie ?

- Je crois oui.

Il marque une pause. Son souffle s’accélère, juste un peu.

- Je veux voir tes yeux quand tu viens. Je veux te sentir dans ma bouche. Te goûter. Pour de vrai.

Je le sens, il sourit, je le devine.

- Donne-moi un lieu. Une date. N’importe où. Je viendrai.

Je me lève. Je vais jusqu’à la fenêtre. Dehors, le ciel blanchit. Les immeubles sont encore endormis. Moi, non. Je suis vivante, comme jamais.

- Ce week-end. À mi-chemin. Je prends une chambre. Je te donne l’adresse demain. D’accord ?

Il souffle un « oui » tremblant. Comme un cri de victoire étouffé.

- Marie… nous allons faire l’amour pour de vrai. Tu sais ça ?

Je souris.

- J’ai jamais autant su quelque chose.

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